Carnaval de Guadeloupe, un positionnement caribéen utopique ?
- Get FWI

- 13 janv. 2025
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 14 janv. 2025
Bien que d'origine européenne, ancré sur nos terres par l'assimilation et la transformation d'une culture qui n’est initialement pas la nôtre, le carnaval est désormais une période phare pour l'ensemble de la région Caraïbe voire vitale pour certains territoires.
D'après le site Overview of the Caribbean's Events and Festivals, la Caraïbe compte plus d'une centaine de carnavals, festivals et autres célébrations de grande ampleur chaque année.
Focalisons-nous sur l'archipel caribéen, le carnaval le plus renommé et prestigieux est bien celui de Trinidad. Le carnaval de Trinidad génère chaque année entre 100 et 150 millions de dollars US (la monnaie locale étant le TT dollar). Les profits générés par le carnaval l'ont hissé au rang de 1ère industrie du pays. Les Trinidadiens l'ont compris, leur culture intégrée ainsi au tourisme vaut de l'or ! De fait, des plus hautes instances jusqu'au plus petit commerce, c'est la société Trini entière qui est fédérée autour de cet événement nécessaire au PIB du territoire.
Les cibles sont multiples. Tout d'abord, les locaux (échelle nationale), les caribéens de la région (échelle régionale donc) puis les caribéens expatriés et les non caribéens (échelle mondiale). Ces ciblages à différents niveaux provoquent des flux notables d'entrées et de sorties sur le territoire qui se répercuteront évidemment sur plusieurs secteurs d'activités sur place à savoir l'hôtellerie, la restauration, le transport, la culture hors carnaval (musées, autres).
Les Trinidadiens ont su exporter leur carnaval dans d'autres îles grâce à des entreprises privées qui s'implantent dans l'écosystème carnavalesque des voisins caribéens par leurs événements réputés initialement à Trinidad et duplicables (Ceasar's Army et ses A.M.bush, Carnival Blocko, Indepaintdance, Les Scorch Cruise, Soca Brainwash, Ignite Tribe) mais aussi sur d'autres continents notamment en Amérique du Nord avec le Carnaval de Miami, Caribana à Toronto ou en Europe avec celui de Notthing Hill. Des Mas bands trinidadiens suivent même la tendance en s'implantant ailleurs généralement par affiliation avec une entité locale présente sur le territoire cible. Une installation facilitée par l'essor de la musique Soca/Calypso.
La Soca, abréviation de "Soul of Calypso" semblerait-il, est une musique populaire ayant émergée à Trinidad dans les années 70 par Ras Shorty, de son vrai nom Garfield Blackman, grand-père de la renommée Nailah Blackman. Très vite, la Soca s'est imposée comme étant LA musique du carnaval caribéen, ce rythme s'étant diffusé et infusé dans toutes les îles voisines même si chaque territoire a son style de soca qui lui est propre (bashment à la Barbade, dennery à Sainte-Lucie, jab jab à la Grenade, etc).
L'impulsion de la Soca a été décisive quand il a fallu mettre en place un marketing durable dans le but d'ancrer les Trinidadiens à jamais dans l'industrie carnavalesque caribéenne. Les artistes locaux l'ont bien compris et ont renforcé ce mouvement par tantôt des hits de Power Soca tels que Like a Boss de Machel Montano, It's Carnival en feat avec Destra ou Palance de JW & Blaze ou tantôt de Groovy Soca avec des morceaux tels que Hello de Kes, Carry on de Patrice Roberts ou Calypso de GBM Nutron, l'afro Soca étant un style émergeant avec Olatunji (Ola) ou encore Nailah feat Oxlade (sidung pon it) notamment. Ces artistes ont compris leur rôle à jouer dans la diffusion de la culture carnaval dans le but d'attirer les visiteurs. Cela est devenu leur gagne-pain, les hits leur permettant d'être bookés toute l'année sur différentes prestations carnavalesques et festivalières mais aussi leur frayant une place à de grands événements qui profitent également à l'économie du pays tel que le Soca Monarch.
En Guadeloupe, certains artistes dupliquent le schéma timidement, s’inspirant des mêmes codes, notamment Riddla, Admiral T et Niko. Des organisations telles que la Excess depuis plusieurs années et le GO Carnival FWI lancée en 2025, entre autres initiatives tendent également vers l'apport des normes anglo-caribénnes chez nous. Toutefois, ne nous étant pas intrinsèques, ces tonalités ne suffisent pas à positionner la Guadeloupe sur le marché caribéen du carnaval.
Tout comme Trinidad, nous avons une musique carnavalesque unique, qui nous est propre, et mêmes plusieurs d'ailleurs, que nous gardons pour nous au lieu de les diffuser au monde entier.
La musique, jadis Senjan, d'Atata combo, devenue "Mizik a Akiyo" par l'apport de la contrebasse, avec toutes les variantes apportées par les groupes qui ont suivi, est totalement unique dans la Caraïbe et a vu le jour en Guadeloupe. La musique Gwo siwo Mas mise en place par Voukoum (je parle bien de la version sur tanbou à "dé bonda", même si tous les tambours de Voukoum n’ont pas deux faces, l'histoire du gwo siwo ka étant différente bien que liée) et reprise différemment par feu Kilès Mas et autres groupes, est unique dans la Caraïbe et a vu le jour en Guadeloupe. La musique de Mass Moul Massif, désormais propre à tous les groupes du même style, créée sur des steel pans arrangés, donnant une sonorité métallique très particulière, est unique dans la Caraïbe et a vu le jour en Guadeloupe. Les groupes à synthé et groupes à caisses claires, eux aussi, proposent un mélange de sonorités propres à la Guadeloupe, bien que plus proches de celles retrouvées ailleurs. Alors, qu'est-ce qui nous empêche de promouvoir nos musiques carnavalesques au-delà de nos frontières ?
Pour se positionner en tant que référence sur le marché caribéen, sachant que notre carnaval est dans la continuité d'une majorité de festivités caribéennes (Carnaval de Montserrat en décembre, Sugar Mas de St Kitts en janvier, San Sebastián de Puerto Rico en janvier, Carnaval de Trinidad, Lapo Kabwit en Dominique et carnaval de Martinique en janvier/février pour un point culminant aux jours gras) il faut miser sur le côté unique de notre carnaval !
Le premier point est la musique mais à ce jour, les supports audios de qualité studio des musiques du carnaval de Guadeloupe sont maigres et insuffisants ! Merci Akiyo pour toute cette discographie disponible en libre accès sur Youtube. Le travail reste à faire quant aux autres styles je crois.
Le carnaval de Guadeloupe est unique en son genre dans la Caraïbe. Tandis que les autres îles ont des soirées sur plusieurs semaines jusqu'à l'apothéose dans les rues se déroulant généralement sur deux ou trois jours, le carnaval de Guadeloupe propose des défilés, déboulé, parades HEBDOMADAIRES, sur deux mois en moyenne, souvent le vendredi et/ou le samedi et le dimanche pour sûr. Ce carnaval est le seul de la Caraïbe durant lequel les carnavaliers jouent de la musique LIVE tout en marchant, en chantant et en dansant pendant des heures et des heures. A quel moment allons nous marketer notre carnaval sur ces aspects ? Aller à Trinidad, St Kitts, Jamaïque, ce sera un schéma vu et revu dans des destinations variées ; aller au carnaval de Guadeloupe, ce sera une expérience unique et variée sur un même territoire durant une période soutenue. Pourtant nous peinons à nous positionner dans la boucle du carnaval caribéen. N'avons-nous pas conscience du potentiel et de la richesse de notre carnaval ? Sommes-nous pieds et poings liés par nos politiques ?
Tandis que les autres carnavals caribéens proposent une prise en charge all-inclusive, ce qui est intéressant pour ceux qui aiment le "clé en main", nous pouvons également jouer sur l'aspect authentique et solidaire de notre carnaval. Le carnaval de Guadeloupe est le seul carnaval caribéen où le carnavalier confectionne sa tenue voire son décor. Même si des professionnels interviennent dans ces créations, cela reste de l'ordre du bouche à oreille, d'ateliers mis en place par le groupe ou autres actes collectifs et solidaires. Ça fait partie intégrante de l'expérience carnavalesque de chez nous. Cet aspect peut être toutefois retrouvée dans les Mas dits traditionnels de Trinidad avec les Jab, Blue Devil, Mokojumbie (ancré fortement à St Croix également) ou autres personnages du carnaval Trini, au Spice Mas de Grenade qui a le mérite de maintenir une authenticité et originalité certaines ainsi qu'à Sainte-Lucie pour ceux qui tiennent à faire le "Ole Mas", carnaval d'An Tan, très proche des tenues initialement proposées par nos groupes à po.
Le carnaval de Guadeloupe a donc un potentiel énorme pour devenir une des destinations carnavalesques privilégiées des caribéens. Il ne faut pas attendre qu'ils le réalisent, il est essentiel d'aller les chercher et de leur montrer la richesse de notre carnaval. Je salue les initiatives de Mas 2.0 au travers du Karibbean Festimas lancé en 2025, de ViKiNi, de French Soca Lovers, du Point et de Kontak qui vont promouvoir notre carnaval dans les îles voisines afin de mettre en avant une vitrine de ce qui les attend sur place. Félicitations à ces échanges entre Antigua et la Guadeloupe, ces échanges avec Trinidad également portés par nos institutions pour une immersion sur nos terres.
Il reste encore du travail à abattre, mais nous sommes en bonne voie, j’ose croire.

Ne pas oublier la présence de la diaspora Trinidadienne internationale qui a très largement influencé l export de la musique et la culture aux Usa et Angleterre. Les îles francophones n’ont pas de fortes présences dans les pays anglophones donc moins d’influence sur les autres communautés qui ont découvert le carnaval trinidadiens grâce à eux. Jessy Schuster