Et si Bazil et Manman Dlo étaient des divinités ?
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- 29 oct. 2024
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 30 oct. 2024
La culture Guadeloupéenne est bercée de mythes et de légendes aux origines parfois floues et aux récits souvent variés. Un mythe pourra avoir plusieurs versions, toujours est-il, il fera partie intégrante des croyances locales.
Bazil et Manman Dlo sont deux personnages de notre imaginaire collectif dont j'ai toujours entendu parlé mais dont l'histoire ne m'est pas si familière que ça.
Mon premier lien véritable avec le personnage de Manman Dlo me vient d'une collaboration artistique entre Anaïs C., photographe et même directrice artistique et styliste de cette séance, Emmy Abenzoar, bio-esthéticienne (Les sens d'un sourire) et surtout maquilleuse dans le cadre de ce projet, Lindsey aka Bleue Rachel, spécialiste en cosmétiques naturels, assistante de la séance et moi-même, Ann Love, modèle d'un jour. Anaïs avait déjà menée une réflexion sur Manman Dlo qu'elle a alors souhaitée représenter en photo. Cette séance a été pour nous une expérience charnière de la suite de nos évolutions respectives. (Voir le projet ici)
Quant à Bazil, je n'entendais que des bruits de couloir le concernant. Ici et là dans les contes, dans les chansons ou les écrits créoles. Bazil a toujours été là, en toute discrétion toutefois.
Dans l'imaginaire collectif, Manman Dlo est une sirène qui attirerait les pêcheurs par sa beauté et sa voix enchanteresse pour les faire chavirer. Perception en partie représentée à l'écran entre autres avec le court-métrage "Sirènes" de Sarah Malléon. Bazil, lui, est la personnification de la mort qui vient "chayé" (emmener en créole guadeloupéen) les défunts dans le filao ou en Galilée.
Plus je me renseigne sur les pratiques et croyances présentes dans la Caraïbe plus je suis dans le refus de ces mythes macabres et légers concernant Manman Dlo et Bazil. Et si ils n'étaient pas que des personnifications mais des déifications de forces naturelles ? Et si ils étaient en fait, une part d'héritages divins tirée de croyances venues du continent ?
Manman Dlo est connue dans toute la Caraïbe sous divers noms dont Mami Wata, Yemaya ou encore Yemanja tout comme elle est appelée Mame Ngessou ou Mami Wata en Afrique, entre autres. Elle est la personnification de la déesse des eaux et par extension de la fertilité, de la naissance, de la vie. Par la force du colonialisme, elle a également été représentée par la Virgen de Regla d'après les codes catholiques. C'est ainsi que les africains déportés à Cuba ont pu vivre leurs croyances sous les yeux des colons. En effet, dans la religion Cubaine, La Santería, résultat du syncrétisme entre le catholicisme et la religion Yoruba nommée Isese, venue des actuels Nigeria, Togo et Bénin, Yemaya est une divinité vénérée, priée, semblable à Manman Dlo dans ses multiples représentations. Le lien entre l'humain et cette divinité est magnifiquement représenté au travers du court-métrage "Daughter of the sea" d'Alexis C. Garcia lorsque Yemaya survient dans la vie du personnage principal suite au décès de son grand-père.
Quant à la mort, elle est également personnifiée dans la Santería à travers Iku notamment, qui a perdu son statut d'Orisha (divinité de la Santería) et donc n'est vénéré dans aucun culte même s'il peut être invoqué dans des rituels. La mort est aussi personnifiée dans le Vodou Haïtien au travers de Baron Sanmdi, Loa ou Lwa (divinité Vodou) du passage dans l'au-delà des défunts. Invoqué lui aussi dans des rituels ou cérémonies, il est par ailleurs possible de lui faire des offrandes et de s'adresser à lui. Il est à noté que le Vodou vient également du Royaume du Bénin en Afrique. Baron Sanmdi est représenté, bien que sous des airs peu communs, dans "L'Homme au bâton" de Christian Lara.
En tant que Guadeloupéenne profondément Caribéenne, consciente de notre Histoire, des migrations à l'origine de notre peuple, du syncrétisme culturel, religieux et mystique qu'il en résulte, j'ai évidemment l'impression que des informations, des "kwayandiz" (croyances) même sont arrivées jusqu'à nous de façon tronquée.
Comment expliquer que la mort et que les eaux de toutes sortes aient leur personnification dans notre culture ; que l'une soit diabolisée (sirène meurtrière) et que l'autre soit inexpliquée, presqu'oubliée (Bazil semble être méconnu des générations actuelles) ?
Et si Manman Dlo était Yemaya dans toute sa splendeur, notre divinité locale des eaux, de la fertilité, de la naissance ? Au même titre, Bazil ne pourrait-il pas être la divinité chargée de cheminer avec nos défunts dans l'au-delà ? La culture occidentale dont nous sommes imprégnés désigne la mort par le terme "Faucheuse" et dépeint les sirènes comme étant des menaces pour nos pêcheurs et les baigneurs imprudents. Ne serait-ce pas là une énième façon de nous détourner de nous-mêmes ?
Mais d'où vient la dénomination "Bazil" ? Pas très créole ni même africaine, n'est-ce pas ? N'oublions pas que le syncrétisme est omniprésent dans notre réalité caribéenne. L'explication de Serge DOMI dans "Vécu de la mort et soins palliatifs en Martinique" fait sens. Il nous dit que dans le calendrier grégorien que nous utilisons, "Basile" est le premier saint qui entame l'année nouvelle après le jour de l'an. Il ajoute qu'en nommant ainsi la mort, la tradition lui donne un sens singulier, loin de la perception violente voire sanglante évoquée par l'idée de faucheuse : "la mort n'est pas finitude, mais basculement c'est-à-dire, entrée brutale dans un cycle nouveau".
Ainsi, si nous acceptons plus facilement dans nos habitudes de faire des rites et pratiques pour favoriser la fertilité, la fécondité et la bonne naissance de nos enfants (bains de feuillages, "fwòtman" (massages thérapeutiques), fécondation calculée selon le cycle lunaire pour une grossesse facilitée) pourquoi ne pas demander explicitement force et protection à Manman Dlo ?
Aussi, l'accompagnement du défunt de façon respectueuse et spirituelle devrait à mon sens aller au-delà du commun "toutes mes condoléances" et de la messe chrétienne funéraire. La veillée mortuaire guadeloupéenne a déjà perdu en substance traditionnelle pour se tourner vers des célébrations de plus en plus froides et expéditives... Dans l'idée selon laquelle il serait une divinité dédiée à cette autre vie, nous pourrions solliciter Bazil pour sa protection (il est bien celui qui décide du jour et du lieu du passage de chacun), voire le remercier d'accompagner nos bien aimés, bientôt ancêtres de l'autre côté.
Je crois que si nous retrouvions cet alignement dans nos pratiques, la mort ne serait plus un tabou ou encore une épée de Damocles à craindre comme elle semble l'être dans les croyances collectives de l'Occident.
Voici donc le fil de ma réflexion quant à plusieurs aspects de nos vies en tant que caribéens, à plusieurs niveaux : spirituels, patrimoniaux, mystico-religieux. Merci de m'avoir lu une fois de plus.







C'est une bonne réflexion qui me rappelle de bons souvenirs d'enfance. Je connaissais Manman Dlo mais pas Bazil. Il est vrai que de nombreuses choses telles que le vaudou par exemple qui nous vient du Benin est en fait une religion et non pas quelque chose de maléfique. Il fallait effectivement se débarrasser du positif et le remplacer par du négatif pour faire peur aux Africains: stratégie logique du colon pour semer la zizanie et conquérir. Donc, cela ne me surprendrait pas que Manman Dlo ait été une divinité. Avant l'arrivée des colons en Afrique, les Africains avaient leur propre religion. Le vaudou serait un bon sujet pour ton prochain blog. Merci pour ce partage.