Trois jours au Kalinago Territory
- Get FWI

- 14 juil. 2024
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 24 juil. 2024
Le Kalinago Territory est une zone délimitée de 8 km² au Nord-Est de la Dominique regroupant 8 villages Kalinago. Les Kalinago en question sont les descendants directs des populations indigènes de la Caraïbe insulaire. Ces mêmes populations, peuplaient déjà les Petites Antilles des milliers d'années avant l’arrivée des colons. Par un Traité signé avec les colons britanniques, les Kalinago du XVIIIème siècle ont pu négocier ce bout de terre pour y vivre librement.
Lors de mon 1er voyage en Dominique en avril 2018, j’étais logée à Trois Pitons, une section à l’entrée du Kalinago Territory, ce qui m’avait permis de partager des bus avec cette population et surtout de me retrouver "par hasard" au Kalinago Barana Aute, le centre culturel local présentant la culture Kalinago traditionnelle. J’y avais eu des échanges inoubliables. Ce premier contact fut une parfaite introduction concrète à la vie Kalinago.
En 2024, sur un coup de tête, je prends un billet de bateau à destination de la Dominique. Là, sur Airbnb, je tombe sur des logements gérés par des Kalinago, dans le Territory. C’est l'occasion d’en savoir plus. J’avais déjà étudié la culture Kalinago surtout dans les livres, quoi de mieux qu'une étude immersive pour poursuivre la quête de connaissances ?
J'entre en contact avec Nanichi dont je ne connais que le prénom à ce moment-là.
Un décès survenu dans ma famille a chamboulé ma venue initialement prévue pour février. Pendant 6 mois, Nanichi, ce Kalinago que je ne connais pas encore, prend de mes nouvelles, me souhaite du courage lorsque la maladie est présente puis ses condoléances lorsque Basile part avec cet être qui m’est si cher et m'aide à me projeter dans ce voyage qui n'avait plus la même saveur pour ma part.
Allez ! On y va ! De toutes façons le billet est déjà pris, il faudra bien y aller un jour.
Je parle de mes projets à ma meilleure amie avec qui j'étais déjà partie en aventure à Montserrat (va lire l’article "De la Guadeloupe à Montserrat en Catamaran" si ce n’est pas encore fait).
Le mois de juillet arrive, 10 jours après l’ouragan Béryl qui a frôlé nos îles respectives, nous voilà parties.
Je rencontre Nanichi la 1ère, ma copine arrivant le lendemain.
Là nous discutons pendant 3 voire 4 heures. J’apprends là que je me fait escortée par un ancien chef Kalinago, qui a gouverné le territoire pendant 10 ans il y a de cela 30 ans.
En Dominique, partout où nous allions, le respect et la reconnaissance à son égard régnaient. Nonoi, the Farmacist à Trois Pitons le décrit comme le seul "vrai" chef, celui qui faisait bouger les choses dans la communauté. Là je réalise l’opportunité qui s’offre à nous.
Nous sillonnons tous les 3 le Nord de l’île, et écoutons attentivement les histoires et anecdotes de cette encyclopédie humaine. Nanichi nous raconte comment Touna, le plus petit village du Territory a été détruit par l'ouragan Maria en 2017. "Vous viviez où après la destruction des maisons ?" lui demandai-je, "Dans la maison" répondit-il. Je le regarde stupéfaite. "La maison est détruite ? On construit un petit abri de fortune. Il pleut ? On se serre sous l'abri. Le lendemain on l’agrandit un peu plus. Le jour d’après on le solidifie. Et ainsi de suite." Une vraie leçon de résilience et de simplicité. Les Kalinago ont des savoirs et des compétences en accord avec leur environnement. Il nous a cité la liste des bois suffisamment solides pour résister aux ouragans après que mon amie lui a dit qu'une maison en bois n’est pas assez robuste. Pour preuve, les constructions traditionnelles du centre culturel Barana Aute n'ont pas bougé d'un poil.
Pour tout dire, le Kalinago Territory nous a secoué et nous a donné une leçon d'humilité. Nous avons aussi réalisé à quel point la colonisation nous a embourbé dans un confort fictif. Nous avons l'habitude de maisons cosy et équipées, de lieux "instagrammables", d'outils superflus facilitant notre vie au quotidien. Notre arrivée au logement est donc un petit choc. Il nous faut un moment d’adaptation. Très vite, nous constatons et apprécions l’abondance autour de nous. La richesse environnante est illimitée. A mon 1er réveil, j'ouvre la porte et une goyave mûre s'offre à moi. Spoiler alert, ce même jour nous en avons cueilli une trentaine si ce n'est plus, free snacks, free breakfast. Mon amie elle se réveille à l'aube le 1er jour et va directement profiter de la rivière dont le lit traverse le terrain de Nanichi. Quelle bénédiction !
Une abondance illimitée, le jardin s'assure que notre estomac soit plein : caramboles, cannes, fruits à pain, nou adoumanman.
Il y a 5 ans, j'avais acheté un panier au Barana Aute fait par Elizabeth, une aînée Kalinago, panier que j'ai rapporté pour une petite réparation. Par le biais de Nanichi, Elizabeth m’a reçue de façon privilégiée, un soir à une heure plutôt avancée, dans son modeste logement, avec sa fille et son gendre. 2ème grosse leçon d’humilité. Nous nous sommes revues le lendemain pour finaliser la transaction et avons pu poursuivre notre discussion commencée 5 ans plus tôt.
Les Kalinago que nous avons côtoyé sont amour, joie, hospitalité et entraide. Bien sûr, nous imaginons qu'il y a des mauvaises graines dans toutes les communautés, toutefois, tous ceux qui nous ont ouvert leurs portes et qui ont pris le temps de discuter avec nous sont des visages et des noms que nous n'oublierons pas. Beaucoup ont un lien fort avec la Martinique, la Guadeloupe et surtout Marie-Galante, certains y ont même vécu pendant des années ou y sont encore installés.
Cette immersion nous a appris beaucoup sur les difficultés des populations indigènes notamment au niveau des finances et de la préservation et valorisation de la culture locale. Des actions sont menées conjointement avec les autres communautés de natifs et de maroons notamment celles de Saint-Vincent, du Suriname et de la Jamaïque. 12 expositions sont présentes dans différents territoires caribéens dont la Guadeloupe et la République Dominicaine. Des prises de paroles et interventions sont menées tout au long de l'année et il y a désormais la semaine de l’héritage Kalinago au mois de septembre.
Nous en avons tant appris sur la langue, la cosmogonie, les plantes et pratiques alimentaires (avant ce séjour, nous pensions qu’un mixeur était obligatoire pour faire du jus de goyave), nous savons désormais à quelle lune concevoir un enfant pour une grossesse agréable et un accouchement facilité. Toutes ces informations nous ont été transmises de façon si simple et banale, juste en discutant et en vivant quotidiennement avec ce peuple pendant 3 jours.
Nous repartons chacune avec un nom Kalinago : Niniouleti (solaire) pour ma copine et Itebouleti (paix) pour moi-même, choisi par Nanichi (courageux) AUGUISTE, Chef Kalinago du Territory entre 1984 et 1994.
Une immersion riche de sens. Merci la vie !











Merci pour ce partage. J'ignorais que ce territoire existait. Une bonne idée pour s'imprégner de la "véritable" culture caribéenne.