Une étudiante guadeloupéenne à Mona UWI
- Get FWI

- 30 déc. 2018
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 9 juin 2019
Mon histoire commence en janvier 2017, bien un an avant que je n'atterrisse à Kingston. À ce moment-là je ne savais pas encore que j'allais être acceptée à l'Université des West-Indies.
En effet, un an plus tôt, je passais le TOEFL PBT dans une île voisine, test obligatoire pour intégrer ce campus universitaire, le score minimal requis étant de 500.
Mais cela n'était qu'une petite épreuve face à ce qui m'attendait...
Tous les documents sont réunis, le dossier est envoyé, TOEFL en poche, je suis dans l'attente d'un retour de UWI.
Des mois de stress et d'incertitude ; j'avais tout misé sur ce voyage que je préparais déjà depuis 2 ans.
C'est en octobre 2017, alors que je suis à Trinidad, que je reçois ma lettre d'acceptation. Le soulagement m'envahi puis très vite l'anxiété.
"Oh my! It's no longer a project, it's real now!" me répétais-je intérieurement.
Tout s'est accéléré d'un coup et après avoir fait mon "mas" (déboulé carnavalesques) deux dimanches de suite, je m'envole...
Je crois que j'ai mis au moins 10 jours pour réaliser.
M'adapter au système de UWI, jusqu'à la fin c'était compliqué ; d'ailleurs je ne sais toujours pas exactement ce que signifie "Dean", lol.
Je n'avais pas véritablement de classe propre, je n'avais pas d'emploi du temps bien défini en fonction de mes autres cours comme en Guadeloupe. Ma classe variait d'un cours à l'autre, des cours ou des TD (appelés "tutorials") se chevauchaient, le système s'en fout, c'est à l'étudiant de faire un choix et de s'organiser en fonction pour obtenir ses diplômes quoi qu'il arrive.
Mis à part le système universitaire en lui-même, j'ai eu des coups durs par rapport à ma condition d'étudiante francophone puis carrément à cause de mon origine.
En premier lieu,
il y eut une friction avec ma prof argentine de Business Spanish.
Je suis une bosseuse et je m'investis toujours à fond dans ce que je choisis d'entreprendre.
Il s'est avéré que, lors d'un travail précis dans un domaine donné, je maîtrisais à la perfection vocabulaire et axes périphériques du thème, en espagnol, bien sûr, puisque nous sommes en Business Spanish, pourquoi aurais-je besoin de l'anglais?
Ne voilà-t-il pas que ce jour en particulier, notre prof latino-américaine décide de nous interroger en anglais.
Vous noterez que parler couramment une langue ne signifie pas forcément la maîtrise de tous les termes d'un domaine spécifique, d'autant plus un domaine aussi pointu que le business.
Je me suis retrouvée désarmée face à des termes inconnus dans une langue (anglais) autre que celle dans laquelle je m'étais préparée (espagnol) et qui n'est déjà pas ma langue maternelle (français/créole).
La prof a haussé le ton face aux autres étudiants, tous jamaïcains, nous balançant à tous "Je vous parle en anglais, votre langue maternelle et vous êtes tout aussi médiocres!"
Trouvant ça injuste pour ma part, j'ai tenté de négocier en proposant de m'exprimer au moins en espagnol, langue principale du cours...
Elle rétorqua en me "bokan" :
"Ann Love tu es venue en Jamaïque pour parler anglais au même titre que les natifs, à toi de t'adapter." Et même si pour moi, dans un cours d'espagnol, l'anglais ne m'était pas nécessairement utile, elle avait raison.
Cette histoire m'avait tant secouée que depuis ce jour, après avoir évacué ma frustration, je me suis mise à travailler cette matière dans les trois langues en plus de bosser comme une enragée pour bien lui fermer son clapet, même si au final c'est bien pour moi que je travaille.
J'ai validé cette matière haut la main, explosant les scores de ma classe. La petite francophone a probablement dû faire ses camarades, étudiant à partir de leur langue maternelle, se remettre en question sérieusement...
La deuxième anecdote,
cette fois-ci, à cause de mon origine, s'est déroulée en faculté d'histoire caribéenne, face à une prof grenadienne enseignant la matière "Material culture & identity in the Caribbean".
Dès les présentations le ton avait été donné:
Moi: "I'm from Guadeloupe"
Elle: "Oh, welcome in the Caribbean then".
D'entrée de jeux les choses étaient claires. Pour cette enseignante et chercheuse en civilisation caribéenne d'origine grenadienne, la Guadeloupe, et plus largement, les territoires sous tutelle n'étaient pas des territoires caribéens.
Cela m'a heurté au plus profond de moi-même, j'en ai fait une affaire personnelle.
Il n'était plus question de juste valider une matière et obtenir mon diplôme, je voulais surtout lui donner une leçon.
Malgré les difficultés à suivre ce cours, car 80% du contenu était en patois, j'ai su démontrer à cette soi-disant spécialiste des Antilles que les îles non-indépendantes sont caribéennes au même titre que les autres ne serait-ce que par leur situation géographique et par leur Histoire.
Tous mes travaux et examens étaient tournés en ce sens et tombaient comme des missiles. Si bien qu'il ne fallut que deux mois de confrontation d'idées pour que ma chère prof entende raison. Elle a même retravaillé ses cours afin d'y inclure la Guadeloupe, la Martinique, les îles Caïmans, Puerto-Rico, jusqu'à lors inexistantes dans son programme.
J'ai pris un gros risque en m'opposant ainsi à la vision de cette prof, mais mon orgueil et mes convictions m'ont portées. À mon humble niveau j'ai souhaité faire la leçon à celle qui était censée m'en apprendre plus sur l'espace caribéen.
J'ai vécu ce retournement de situation comme une petite victoire à cette bataille menée de front pour défendre l'honneur de nos îles soeurs britanniques, américaines, hollandaises, françaises, et nous-mêmes, sous tutelle malgré nous et rejetés par les autres.
Ces deux anecdotes sont vraiment celles que je souhaitais partager publiquement car ces situations finalement m'ont vraiment touchées. Je souhaite surtout conseiller à ceux qui projettent d'étudier à l'étranger de ne surtout pas se laisser démonter.
À part ça, mon expérience à UWI était incroyable.
Je ne m'étais jamais retrouvée dans une telle concentration de caribéens d'origines diverses:
Guayana, Bahamas, St Vincent, Montserrat, Dominique, Barbade, Bélize et j'en passe.
J'ai pu assister à de véritables expressions culturelles menées par ces communautés étudiantes aux origines caribéennes variées. (A découvrir ici)
De plus, j'ai pu me plonger dans un point de vue totalement différent de ce à quoi j'étais habituée. Et c'est là que je me suis dis "Wow, quand tu viens d'une île où rien ne t'est donné, l'assistanat n'existe pas, tu as des réflexions de débrouillardise très tôt et très poussées finalement. Tu cherches à faire bouger les choses dans ton pays car tu sais que personne ne le fera pour toi." Ceci a forcément influencé ma vision sur certaines choses de la vie et pour cela je remercie UWI grandement.
En étudiant à Mona UWI, je me suis enrichie plus en quelques mois qu'en suivant un an d'enseignement au DPLSH de l'UA. Les cours sont d'une qualité indéniable et les profs s'investissent vraiment tout en étant à notre écoute.

Ainsi, durant l'année 2018, je me suis retrouvée, non sans peines, diplômée des Universités des Antilles et des West-Indies.
Thank You Life !































Ann Love, comme toujours, tu as écrit un article très inspirant et sur un thème signifiant. Je suis vraiment fier de toi, car tu as défendu non seulement toi-même mais tous les antillais qui se sont dévalorisés en raison de leur appartenance à un pays pas indépendant. Depuis le moment où nous nous sommes rencontrés, je me suis rendu compte de ta détermination, de ta vision, de ton orgueil d'être guadeloupéenne et ANTILLAISE. Ne cesse de faire entendre ta voix parce qu'il faut que quelqu'un taise les imbéciles.
Bisous,
Russ